L'amitiŽ, une banalitŽ.
 
Tous deux assis ˆ une table rectangulaire, situŽe juste en face d'une longue baie vitrŽe flanquŽe de gŽraniums, deux garons Žcoutaient les dŽclarations diverses et variŽes de collgues fŽminines. L'un devant son cafŽ souriait poliment aux jeunes femmes tandis que le second avalait des gorgŽes de bires pour tromper son ennui. De temps ˆ autre, son regard noir et irritŽ se dŽplaait sur les clients qui les entouraient. Leurs piaillements lui donnaient la migraine, sans compter la futilitŽ des propos tenus sur les peoples ou autre conneries regardŽes ˆ la tŽlŽvision ! Il n'avait pas cherchŽ ˆ cacher son mŽcontentement lorsque son ami proposa de boire un verre avec ses deux collgues. MalgrŽ leur apparence plut™t soignŽe, leur visage gracieux et mme le nez en trompette que l'une d'elle arborait, leur cervelle moisie par la tŽlŽrŽalitŽ lui tapa vite sur le systme. Il grognait dans son coin, la mine boudeuse et lanait quelques fois des coups d'Ïil insistant vers le garon aux cheveux noirs, assis bien droit et tout sourire ˆ sa droite. Il ne prit mme pas la peine de dŽtailler les demoiselles. Deux filles banales aux cheveux noirs et lisses, rŽcoltŽs en chignon pour la premire et en queue de cheval pour la seconde. Typique des femmes travaillant dans les bureaux. Et pas des moindres. Les bureaux de la Shina Corporation, l'entreprise de Rei Shina et accessoirement l'oncle de Kaerizaki. La discussion la plus prenante qu'ils avaient eue concernait la fourrure de chats et son utilisation. Un scandale lorsqu'il avait dŽcrŽtŽ que manger leur viande ne lui poserait aucun problme Žthique et le mŽpris quand il avait ŽtalŽ sa faon de penser. C'est vrai, aprs tout. Manger du chien mme si on en possde un, ne veut pas dire qu'on dŽvorerait le sien si l'occasion se prŽsentait ! Pourtant, les deux japonaises le fixrent avec horreur avant de lancer – et firement – que si par miracle elles se convertissaient au mouvement vŽgŽtarien, rien ni personne ne pourrait les arrter. Tatsuya dž se mordre les joues pour ne pas les insulter et se lever pour quitter cet endroit. Et en ce moment, a lui faisait royalement chier. La-fille-ˆ-la-queue-de-cheval s'Žcria soudain – un petit miaulement perant – suivit d'un rictus dŽgožtŽ qui dŽforma son visage ovale.

- Ah, dit-elle en regardant le journal du jour. On voit vraiment qu'ils sont gay lˆ-dessus !

Les trois autres se penchrent.
Tatsuya haussa un sourcil, devenant bien plus attentif. Ses pupilles noires observrent rapidement son ami avant de se poser sur le titre de l'article : bien grand et large, il scandait ceci : Ç Les bordels gays ont la cote È.

- Ah, moi j'aimerais bien avoir celui-lˆ, rŽpliqua la-fille-au-chignon.
- Hein ? se moqua l'autre.
- L'affiche derrire.
- Tu m'as fait peur ! J'ai cru que tu parlais des deux sur la photo !

Kaerizaki tiqua, et plus pour se moquer qu'autre chose, il poursuivit la discussion.

- Ils te posent un problme ?
- Bah, commena la-fille-ˆ-la-queue-de-cheval en rŽprimant un frisson. Vous trouvez pas a... pas naturel ?

Elle baissa la voix, sourire nerveux aux lvres. Tatsuya sentait la haine monter en lui.

- En fait, je trouve a vraiment dŽgožtant, finit-elle en riant.

Puis, lentement, elle se pencha vers Kae. Ce dernier gardait un sourire impeccable. Ses yeux ne trahissaient rien. Au contraire, Tatsuya bržlait. Qu'est-ce qui lui permettait de...

- Qu'est-ce que tu en penses Kaerizaki san ?
- Mh. J'en sais rien.
- Ah, ah, ah, comment a ?

Le brun se leva d'un coup, faisant trembler leur table et tinter les verres. Cela coupa nette la discussion et Kaerizaki l'observa un instant. Son regard vert et intense lui ordonnait implicitement de s'asseoir. Tatsuya ouvrit la bouche mais un coup brutal contre sa cuisse lui remit les idŽes en place. Pourtant ! Tout son corps crispŽ rŽclamait une action ! Son sang ne fit qu'un tour et il jeta l'argent sur la table.

- C'est dr™le, commena Kae. Vous seriez prtes ˆ dŽfendre les bestioles de toutes vos forces, mais vous n'tes pas trs tolŽrantes envers les humains... On va partir, la pause de Tatsuya va se terminer. A demain, au bureau.

- Aurevoooire Kaerizaki saan ! Vivement demain ! minauda la-fille-au-chignon.

Une fois dehors, le garon aux yeux noir encre ne se retint plus.

- C'Žtait quoi a ! Tu peux pas leur sourire comme a alors qu'elles trouvent a dŽgožtant !
- Tatsuya, calme...
- Non, non, elles sont connes, bordel a me met la haine ! Tu aurais dž leur dire que tu Žtais un de ces trucs pas naturels, a leur aurait bouchŽ un coin ˆ ces salopes !
- Depuis quand tu me dŽfends comme a ? s'exclama Kae, un sourire aux lvres.
- Moi je te connais et je suis le seul qui peut se permettre de t'insulter, beugla Tatsuya, faisant sursauter les passants.

Il sortit son paquet de cigarettes et en fourra une entre ses lvres.

- Tatsuya, c'est pour ne pas avoir d'ennuis.
- Hein !
- Tu vois, si d'autres personnes ˆ part mon oncle apprennent que je suis homo, a risque de m'apporter beaucoup d'ennuis. Ils n'ont pas besoin de savoir de toute faon.
- J'vois pas en quoi a t'apporterait des ennuis. Ca influe pas sur ton boulot !
- C'est une question d'honneur, tu vois ? Mon oncle, dŽjˆ, ne le supporte pas. Et traite a comme une faiblesse. Alors imagine les hommes de l'entreprise ? Je vais donner l'image d'une tapette qui sera aussi faible qu'une femme, dŽclara-t-il, balayant l'air devant lui avec mŽpris.
- Mais c'est n'importe quoi.
- C'est dans la tte des gens. La... virilitŽ et l'honneur. La famille et la reproduction. Ca casse tous ces acquis tu vois ?
- J'pense que t'as assez souffert en te remettant en cause, pas besoin des conneries des autres. Merde ˆ la fin.
Kaerizaki se figea au milieu de la foule.
- Quoi ! l'apostropha Tatsuya, tirant sur sa clope.

Son ami le gratifia d'un sourire. Puis, avec un haussement d'Žpaules, il lui tapa dans le dos, murmurant un Ç rien È presque rassurŽ. Tatsuya ne chercha pas plus loin. Il n'aimait pas rŽflŽchir. Et il ne se doutait pas du bien que ses mots lui avaient procurŽ. Il n'entendit pas non plus le Ç merci È qui suivit. Tout ce qui importait se rŽsumait en peu de choses : on ne touche pas les amis. Les personnes qui blessent ceux qui lui sont cher deviennent des ennemis. Le reste n'a aucune importance.