Le bruit de ses pas heurtent les murs, rebondissent sur le bitume et s'Žcrasent contre les ombres des rŽverbres. Il doit courir. Jusqu'ˆ l'Žpuisement, jusqu'ˆ ce qu'il chute et s'Žcorche le visage, la paume de ses mains blanches. C'est un monstre. Il n'a pas le droit de s'arrter. Si le rythme diminue, si seulement l'idŽe d'abandonner lui fr™le l'esprit, il est perdu. Il conna”t parfaitement la couleur de son existence. C'est pour a qu'il s'Žchappe ˆ s'en crever les poumons, qu'il les dŽchire, que l'air qu'il avale ˆ chaque foulŽe lui bržle la trachŽe, que ses jambes hurlent de douleur, que ses muscles tirent.
Noir.


Blanc.
Il se tra”ne dans les ombres des murs, jouant avec les mains des hommes qui le paient pour quelques heures de plaisir. Il n'existe plus, il n'en comprend pas l'utilitŽ. Il se contente de fr™ler le bŽton pendant la nuit. Sa vie s'est mise en pause, il ressemble ˆ un garon de verre. Si fragile, si indiffŽrent. Rien ne l'atteint. Ni le froid des b‰timents en acier, ni l'argent sale qu'il rŽcolte avec son corps. Il vit dans la nuit mais s'injecte toutes les couleurs de l'arc-en-ciel pour ne plus rien Žprouver. Il utilise ce que la nature lui a offert comme un objet de commerce et l'observe avec dŽtachement, comme une poupŽe dont on peigne les cheveux, dont on maquille les yeux, dont on soigne les habits, dont on caresse les joues. Et dont on susurre une douce mŽlodie : tout ira bien, tout ira bien, ne t'inquite pas.



Noir.
Il ne veut plus voir la lumire. Elle l'aveugle, elle lui fait mal. Tout ce qu'il souhaite, c'est sombrer, se cacher. Que sa conscience s'anŽantisse compltement. Alors il ferme les yeux et fonce droit devant, sans regarder les gens qu'il Žcrase, taisant ses sentiments, tuant son empathie, Žcorchant son cÏur. Il n'y a pas de fiertŽ dans les larmes. Elles ne servent ˆ rien. Le mur semble encore loin. Et alors? Quelle diffŽrence? Il s'Žcrasera comme une mouche sur une vitre, se dŽbattra d'une manire ridicule avant de mourir atrophiŽ. EtouffŽ par ce trop plein. Par cette image. Par ses secrets. Par sa peur. Mais tant qu'il peut courir, tant qu'il oublie, qu'il oublie tout, a ira. Il ne voit pas qui, ce soir-lˆ, il percuta.



Blanc.
Il regarde la lumire de ses yeux bleus blasŽs, de loin, sans envisager de l'atteindre. Les rves, les espoirs, tout s'Žcrase contre la rŽalitŽ fracassante. Tout part en miettes. Il n'y a pas d'honneur ou de fiertŽ, non. Rien. Jamais il ne se mettra ˆ courir. Et jamais il n'aurait pensŽ se faire emporter par quelqu'un.


Noir.
Il ne pouvait pas imaginer qu'il renverserait une poue aux yeux absents. Il ne pensait pas non plus vouloir le sauver. Mais cette nuit-lˆ, dans sa fuite, il rencontra un garon aux cheveux blonds, et des yeux couleur ciel, une lumire Žteinte captivante. Un monde inconnu qui l'embrassa tout entier.

Blanc.
Il ne pensait pas recevoir un souffle si puissant et bržlant. Il ne croyait pas pouvoir ressentir une telle Žnergie. Une telle passion. Un tel sir. Pour quelqu'un d'autre, extŽrieur ˆ son monde.

 

-       Comment tu t'appelles? Demanda le mŽtisse aux yeux Žmeraude.

-       Hideaki... Et toi? RŽpondit le blond aprs quelques secondes d'hŽsitation.

-       Ca n'a pas d'importance.

 
Le silence. Et la pice sombre ornŽe de quelques meubles.

Aucun des deux ne bougeait. Jusqu'ˆ ce que le prostituŽ ne dŽboutonne la chemise du gamin qui devait certainement tre plus jeune que lui. Et ne dŽcouvre... quelque chose de saisissant. Ce torse menu Žtait criblŽ de marques vives. Ros‰tres, rouges et vives pour certaines, s'Žtendant sur ses flancs et sans aucun doute ˆ travers son dos. Et des larmes, grosses perles translucides roulant sur ses joues. Il les dessina, ces traces, tranquillement, les reliant, absorbŽ par cet inconnu qui venait de le choisir pour la nuit. Ce dernier darda son regard sur lui, inquiet sans doute d'une quelconque expression de dŽgožt... qui ne vint pas. Hideaki s'avana vers sa gorge et l'embrassa avec tendresse, se sentant amusŽ par le frisson de surprise de son client. D'un geste lent, il prit les mains qui essayaient de le repousser. Le blond s'encra dans les yeux du garon.

 

-       T'es un mec, s'entendit-il dire.

-       Oui.

Il l'embrassa. Longuement. Sans tre repoussŽ. Sans oser aller plus loin. Il avait un beau visage, ce gamin. Il possŽdait un charme fragile, cachŽ derrire des manires hautaines, derrire un formatage puissant. Quelle belle crŽature. Il dŽcida de rester toute la nuit.


Blanc.
Un crayon entre les mains, des scnes plein la tte, il revisitait sa soirŽe. Pour une fois, on l'avait payŽ pour sa compagnie. Pas pour son cul. Etendu entre les draps, il regardait les rayons du soleil s'infiltrer ˆ travers la fentre, se demandant comment on pouvait dessiner une lumire si douce. Un grognement ˆ ses c™tŽ lui indiqua que son ™te se rŽveillait ˆ son tour.

-       Je m'appelle Kaerizaki, entendit-il murmurer.

L'information atteignit son cerveau au moment o ce dernier enfouissait sa tte sous le coussin, Žchappant ˆ la clartŽ du matin.

-       Putain de soleil...

Au bout de quelques secondes, Kae se pencha sur son Žpaule, observant son carnet. Un sourire au coin des lvres, les cheveux noirs de jais en bataille, son regard fatiguŽ intŽressŽ, il lui semblait la chose la plus belle au monde. Son corps s'embrasa.
- Tu dessines vraiment bien, commena-t-il. Manga?

- ... Oui.

-       Ah, c'est cool ! Montre-moi ce que tu fais.


Ce fut un ordre implicite, mais quelque chose le poussa ˆ lui laisser son carnet. Il dŽtailla ses sourcils lorsqu'il visitait son monde, lorsqu'il pŽnŽtrait ses pensŽes, il scruta ses lvres, son cou, ce torse triste et martyrisŽ. Kae lui posait des questions sur sa vie, comme beaucoup avant lui, mais cette fois Hideaki rŽpondait. Il voulait entretenir cette petite Žtincelle en lui. Pour une fois, depuis longtemps, il se sentait vivant. Et il ressentait cette peur. Parce que, d'un moment ˆ un autre, tout allait se terminer.
- Bon.


Et ce moment arriva.

-       T'as l'air assez douŽ. Je veux que tu peignes quelque chose pour moi. Je te paierais le nŽcessaire. Ton prix sera le mien. Mais tu as intŽrt ˆ te dŽfoncer. Je veux quelque chose de grandiose. Il faut que a remplace le tableau du salon.

-        Je n'ai pas assez de talent...

-       Je m'en moque. Ce sera ta premire commande officielle. Et tu as carte blanche.



Le brun se pencha vers lui, embrassant sa joue, jouant dans ses cheveux. Et ce furent les derniers contacts physiques qu'ils eurent. A partir de ce jour, Hideaki peint de tout son sožl. Il Žtait payŽ pour ce qu'il voulait faire. Pour ce qu'il se sentait destinŽ ˆ faire. Il bržlait ˆ chaque Žtape, ˆ chaque idŽe, ˆ chaque fois qu'il le voyait. Kaerizaki Shina devint le centre de son univers. Intouchable et dŽlicieusement dangereux. Avec ses yeux d'adulte, emprunt de folie, il le menait ˆ la baguette. Et l'argent qu'il lui reversait termina de payer son Žcole.

 Depuis ce jour, il ne voyait que Kaerizaki, comme un soleil lumineux, toujours hors d'atteinte, bržlant. Si bržlant...

 

La Rencontre

KaexHide